Nathalie, une femme de 55 ans, a traversé une rupture qui a marqué la fin de son couple après neuf ans de vie conjugale.
Nous avons discuté des impacts que ce type d’événements à haute – parfois très haute! – teneur en émotions peut avoir sur le sommeil. À cette occasion, je me suis gardée de faire part à Nathalie de mes expériences personnelles pour éviter de l’influencer. Cependant, j’ai parsemé le texte suivant de mes propres impressions et expériences, afin d’offrir quelques éléments de comparaison et de montrer que chaque deuil amoureux est unique, malgré l’existence de points communs rassembleurs.

LE SOMMEIL DE NATHALIE : AVANT/APRÈS
D’emblée, pendant sa relation amoureuse, Nathalie entretenait une routine de sommeil. Elle se couchait toujours aux alentours de 21 h et se réveillait aux alentours de 5 h. Matinale de nature, elle appréciait l’exposition soutenue à la lumière naturelle que lui conférait son mode de vie et qualifiait ses nuits de « satisfaisantes et réparatrices ». Travailleuse saisonnière, elle s’adonnait énergiquement à des tâches physiques pendant ses quarts de travail, tout en étant disponible en début de soirée pour sa famille et ses proches. Les heures qui précédaient son coucher étaient occupées loin des écrans par des mots croisés, des émissions de radio, des casse-têtes ou de la lecture. Pendant les périodes d’accalmie au travail, c’est-à-dire pendant les saisons mortes, elle parvenait à conserver le même horaire de sommeil. C’est d’ailleurs pendant l’une de ces périodes qu’elle s’est séparée.
Immédiatement après sa rupture amoureuse, Nathalie s’est trouvée incapable de dormir plus de trois ou quatre heures par cycle de vingt-quatre heures. Elle a alors qualifié son endormissement de « laborieux, autour de minuit pour un réveil entre 3 h et 4 h du matin ». Son sommeil est devenu « non réparateur ». « J’étais épuisée », a-t-elle affirmé. Au réveil, elle ne pouvait pas téléphoner à ses proches pour se confier, tout le monde étant endormi, ni cocher des cases sur sa liste de choses à faire, les commerces étant fermés. Pour passer le temps jusqu’au lever du soleil, où elle pourrait enfin aller nager à la piscine, elle s’est mise à faire des méditations guidées.
Si la rupture était plutôt arrivée pendant la saison occupée au travail, j’aurais pu utiliser le travail comme diversion et me changer les idées. Comme j’avais plus de temps libre, je ruminais.
Je lui ai demandé si, pendant cette période difficile, elle se rappelait ses rêves au réveil. Elle m’a assuré que non.
Je ne lui ai pas posé cette question par hasard. Je me souviens d’avoir moi-même vécu une peine d’amour qui s’est accompagnée d’un bon nombre de rêves chargés émotionnellement, dont certains étaient récurrents pendant quelques mois. Je me rappelle par exemple un rêve récurrent dans lequel j’essayais de m’approcher ou de toucher mon ex-partenaire sans y parvenir. D’ailleurs, en effectuant des recherches en amont de ma présentation à un webinaire coorganisé avec les membres de la section québécoise de l’Association internationale pour l’étude des rêves (IASD-QC), j’ai appris qu’essayer de faire quelque chose sans y parvenir ou se sentir soumis à des forces gravitationnelles hors de notre contrôle sont des motifs qui reviennent dans les témoignages de rêveurs à travers toutes les cultures du monde (Bulkeley, 2016). Plusieurs auteurs suggèrent que le sommeil et les rêves jouent un rôle dans la régulation des émotions et dans la consolidation des souvenirs chargés en émotions (Lara-Carrasco et al., 2009; Nishida et al., 2009).
De surcroît, après une incursion informelle sur des forums virtuels dédiés à la thématique des ruptures amoureuses, j’ai constaté qu’un bon nombre d’internautes rapportaient faire des rêves semblables aux miens après leurs ruptures amoureuses. Cela étant dit, un scénario revenait plus souvent que les autres : voir en rêve des ex-partenaires en compagnie de nouveaux et nouvelles partenaires, semblant s’échanger des secrets, rire, se moquer ou pointer du doigt.
Dans le domaine des études sur les rêves, « l’hypothèse de la continuité » affirme que les rêves reflètent des éléments trouvés dans la vie éveillée. Il peut ainsi sembler logique que les personnes qui vivent une rupture amoureuse difficile rêvent de situations qu’elles craignent afin de s’y préparer mentalement.
J’ai toutefois été surprise de trouver en ligne un bon nombre de témoignages au sujet d’un scénario très commun, celui-là loin d’être cauchemardesque. Les internautes rapportaient rêver à une réconciliation ou à d’autres moments agréables passés en compagnie de leurs ex-partenaires.
De façon inattendue, les rêves au sujet d’ex-partenaires seraient parfois connotés positivement, « ce qui pourrait indiquer que les rêves au sujet des partenaires actuels auraient un caractère plus mondain [que ceux au sujet d’ex-partenaires] » (Shredl et Wood, 2021).
Un fait non négligeable demeure quant à cette connotation positive inattendue : en partageant leurs rêves agréables au sujet d’ex-partenaires, les internautes dont j’ai lu les témoignages écrivaient ressentir des émotions difficiles non pas pendant ces rêves, mais après, au réveil, en réalisant que « malheureusement, ce n’était qu’un rêve ». La concrétude de leur rupture s’imposait alors brutalement.
Si les études incluant des témoignages livrés virtuellement sous le couvert de l’anonymat vous interpellent, vous aurez peut-être un intérêt envers la « netnographie », une méthodologie qualitative inspirée de l’ethnographie (soit l’observation directe des groupes, cultures, mœurs, pratiques et rituels). La netnographie s’intéresse aux communautés connectées sur le web (d’où le préfixe « net » en anglais; Kozinets, 2020). Les données peuvent alors être prélevées à partir d’espaces virtuels tels que Reddit, TikTok, Wikipédia ou Discord.
DES SOUFFRANCES… QUI NE DURERONT PAS ÉTERNELLEMENT
Nathalie m’a fait part de ces remarques concernant la deuxième semaine qui a suivi sa rupture amoureuse :
Je me réveillais avec les mains engourdies parce que j’avais serré les poings en dormant, ainsi qu’avec des douleurs à la mâchoire. Mes dents s’entrechoquaient pendant la nuit.
Les impacts sur sa vie diurne ont été nombreux. Elle m’a raconté avoir senti une baisse de vigilance et eu plusieurs trous de mémoire suite à la diminution de son temps de sommeil. Elle faisait plus de gaffes, cherchait ses mots, oubliait ses clés…
Puis, le temps a commencé à faire son œuvre : « Au départ, je tombais d’épuisement, c’était ça qui amenait l’endormissement. À partir de la troisième semaine après ma rupture, je m’endormais enfin d’un sommeil plus souhaité qu’imposé. J’ai gagné à peu près trente minutes de sommeil par nuit à partir de ce moment-là, puis une heure à partir de la semaine suivante. »
Pendant ce premier mois de célibat, Nathalie a essayé différents moyens pour améliorer la qualité et la durée de son sommeil, mais n’a obtenu que des résultats mitigés. Son modus operandi consiste habituellement à essayer des médecines douces et des produits en vente libre avant d’aller consulter en clinique médicale : acupuncture, tisanes de valériane, camomille, mélatonine, solutions de CBD, aromathérapie, aide au sommeil antihistaminique… Toutes ces interventions pouvaient, pour Nathalie, viser autre chose que le sommeil, comme les ruminations et l’anxiété. Mais elle a souligné comprendre qu’il existait un lien certain entre les ruminations, l’anxiété, le sommeil et la santé dans sa globalité.
En effet, c’est sa santé tout entière qui a écopé suite à sa rupture amoureuse : elle a perdu du poids, subi une baisse de vision ainsi que des douleurs aux yeux et aux paupières, en plus d’avoir dû gérer des frissons et une sensation persistante « d’avoir froid ». Il convient de noter que ces symptômes concordent pour la plupart avec un sommeil dont la durée et la qualité sont en chute libre.
Inquiétée par un rythme cardiaque perçu comme étant accéléré – une expérience post-rupture qu’elle et moi avons en commun et qui donne tout son sens à l’expression « avoir le cœur brisé » –, Nathalie a finalement visité la clinique de son quartier pour faire un électrocardiogramme et obtenir les conseils avisés d’infirmières et de médecins.
Aujourd’hui, il lui apparaît évident que les émotions soulevées à l’occasion de ruptures amoureuses peuvent provoquer des changements tant au niveau de la santé mentale que de la santé physique, et ce, même lorsque le deuil n’est ni compliqué, ni prolongé, ni pathologique. Cela n’est toutefois peut-être pas une évidence pour tout le monde.
Lire la liste des symptômes de Nathalie peut à la fois être rassurant, notamment pour ceux et celles qui les reconnaissent pour les avoir vécus et qui s’en sont remis au fil du temps, et inquiétant, notamment pour ceux et celles qui n’ont jamais vécu de deuil amoureux ou qui ont vécu cette épreuve de façon fort différente.
Nathalie, qui se dit présentement incertaine quant à la possibilité de retrouver un jour sa routine de sommeil habituelle, espère somme toute que son histoire de sommeil s’ajoute à un éventail d’autres histoires tout aussi valides.
PISTES POUR LA SUITE
- Accueillir et nommer la diversité dans les échantillons : Selon Nathalie, une piste pour arriver à discuter du deuil amoureux et de ses effets potentiels sur le sommeil serait de continuer à recueillir des histoires différentes, par exemple en spécifiant la durée, la qualité et la nature de la relation qui s’est terminée, si les partenaires partageaient le même lit, si la rupture était prévisible ou non et si elle était le fruit d’un commun accord pour voir si ces facteurs influencent les retombées sur la vie quotidienne, le contenu des rêves et le sommeil.
En plus de nommer ces variables, Nathalie trouverait intéressant d’expliciter la diversité des retombées du deuil amoureux, surtout quand on sait que plusieurs symptômes et leurs contraires peuvent survenir. Il est par exemple autant possible :- de dormir moins (comme Nathalie) que de dormir plus;
- de perdre du poids (comme Nathalie) que de gagner du poids;
- d’oublier totalement ses rêves (comme Nathalie) que de faire des rêves intenses laissant des impressions persistantes au réveil;
- de réagir immédiatement après la rupture (comme Nathalie) que d’avoir une réponse émotionnelle plus tardive;
- de vivre un deuil linéaire, s’améliorant constamment (comme Nathalie) que de vivre un deuil « en ligne brisée », avec des hauts et des bas, voire quelques retours à la case départ…
Le deuil amoureux peut compter parmi les expériences les plus difficiles d’une vie. Il n’est pas toujours évident de savoir quand la souffrance devrait nous inciter à chercher de l’aide et, le cas échéant, quelles formes d’aide sont disponibles et appropriées.
- Tenir des conversations ouvertes sur le deuil amoureux dès l’adolescence : Nathalie a aussi pensé qu’il conviendrait de mettre à la disposition des adolescents un bon nombre de ressources. Elle croit que les écoles devraient outiller les adolescents quant au deuil amoureux, qu’ils en aient déjà vécu un ou pas (alliant prévention et soutien) : « La perte est quelque chose qui survient dans chacune de nos vies, et elle n’opère pas nécessairement à partir d’un âge minimal. La vivre est une chose, la comprendre et la gérer, c’est autre chose. Cela devrait faire partie de notre éducation à la citoyenneté : se préparer à vivre des deuils, ainsi qu’à respecter et à accompagner ceux des autres ».
- Créer un bottin rassemblant les professionnels habilités à accompagner à la fois le deuil amoureux et la dégradation des états de sommeil : Il s’agirait d’une ressource intéressante, puisque plusieurs professionnels ont des formations autant en psychologie qu’en neurosciences.


